Emile BIECKERT, le brasseur barrois oublié 

par Jean-Yves et Yannis Lafond 

Industriel, brasseur et homme d’affaires, Émile Bieckert est né à Barr en 1837. Diplomate, bâtisseur et chevalier de la Légion d’honneur, sa vie fut marquée par une réussite et un succès énorme en Amérique du Sud. Il est, encore aujourd’hui, ancré dans la mémoire des Argentins. À Buenos Aires une école porte son nom et à Nice, on trouve une avenue « Émile Bieckert ».

L ’ héritage barrois

Fils de Jean Bieckert et de Marie-Madeleine (née Luginsland), Émile Bieckert voit le jour le vendredi 16 juin 1837 à Barr (2). Il grandit « Quai du Saule » à Barr (aujourd’hui 23 rue de la Kirneck) et est l’aîné d’une fratrie de six enfants. À l’âge de 11 ans, Émile perd sa mère et son père se remarie un an plus tard, en 1849, avec Anne-Marie Obrecht. Deux enfants naîtront de cette deuxième union.

 

Nous savons peu de chose de la prime jeunesse du petit Émile, mais il est facile de s’imaginer qu’il s'épanouit autour des cuves de la brasserie familiale, entouré d’odeurs de malt fermenté, de houblon, de levures. Son père l’initie inévitablement au métier de brasseur et lui transmet son savoir-faire.

 

Certains écrits argentins affirment qu’Émile aurait « quitté la France à 15 ans sans un sou et travaillé sur le bateau pour la traversée... ». Cependant, on trouve Émile Bieckert dans les recensements barrois pour les dernières fois en 1851 et 1856 (3). Il semble plus probable que Émile Bieckert ait quitté la France entre 19 et 21 ans (période à laquelle on le retrouve à Buenos Aires)

2 Etat-Civil Barr, Naissances 1837, n°83. AD67, 4 E 21/6 (Vue 23/53)
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1 Portrait d'Émile Bieckert (publié dans le magazine El Mosquito du 11 mars 1883)

Un contexte argentin attirant

À partir de 1816, le nouvel état argentin s’émancipe et devient indépendant, le gouvernement désire que la nation se modernise et gagne sa place dans l’ordre économique et politique mondial. À cette période, le pays compte à peine une centaine de milliers d’habitants et en 1850, sa population totale avoisinera seulement le million. Cette pénurie d’habitants (le Pérou et la Bolivie sont alors plus peuplés) est à l’origine d’une politique en faveur de l’immigration

L’Argentine dispose d’immenses étendues de terres et d’une économie principalement agricole, mais le pays manque de main d’œuvre pour exploiter cette surface. Dès lors, l’immigration européenne s’inscrit dans la Constitution de 1853 et en devient un principe fondamental.

 

De nombreuses campagnes de propagande destinées à attirer l’immigrant européen s’en suivent alors qu’au même moment des agences de l’immigration s’implantent dans les pays européens. De surcroît, la révolution des transports rend les voyages intercontinentaux de moins en moins aléatoires.

 

Nous ne savons pas pourquoi, un jour, Émile Bieckert choisit de franchir le pas et décide de rejoindre l’Argentine. Il est cependant mentionné dans les écrits argentins qu’il a quitté sa ville natale de Barr à la recherche de nouveaux horizons.

 

Alors, soucis familiaux, économiques, ou simplement le goût de l’aventure ? Toujours est-il qu’il embarque à Bordeaux, destination Buenos Aires pour une traversée d’une cinquantaine de jours.

3 : Recensement de la famille Bieckert à Barr en 1856. Émile Bieckert y est bien présent.
Barr, recensements 1841 (vue 70/94), 1846 (vue 57/78), 1851 (vue 117/158) et 1856 (vue 36/96). AD67, 7M241-242-243

Les débuts en Argentine

Émile Bieckert débarque à Buenos Aires vers 1856. À cette époque, l’état argentin met tout en œuvre pour accueillir les migrants. Ils peuvent bénéficier d’aides pour trouver un logement, un travail. Tout est fait pour faciliter l’intégration des nouveaux arrivants.

 

Dans ce contexte, il est très vite embauché comme brasseur, dans l’établissement de Juan Bueler.

 

À cette période ont lieu les premières tentatives de production de bières locales en Argentine et Juan Bueler est un des pionniers avec sa marque « Santa Rosa ». Toutefois, le breuvage issu de ces premiers essais est assez loin de la qualité des bières européennes de l’époque. En effet, les brasseurs argentins font face à de nombreuses difficultés : il faut importer l’orge et le houblon, souvent seule l’eau de pluie est disponible. Alors, Émile, rebaptisé « Emilio » apporte son savoir-faire en tant que brasseur alsacien et prend vite du « galon » dans l’entreprise de Juan Bueler (4).

 

Très rapidement, vers 1859, il quitte l’entreprise et part pour le Chili. Cette nouvelle aventure ne durera qu’un an, sans que nous sachions à ce jour quel a été le motif de ce voyage. Il est cependant fort probable que son contrat de travail dans l’établissement de Juan Bueler ait eu une clause de non-concurrence, l’empêchant d’exercer son métier sur le territoire argentin durant une année.

 

Quoi qu’il en soit, Emilio revient à Buenos Aires avec la ferme intention de s’y installer définitivement. Il décide alors de prendre son indépendance et de lancer la fabrication de sa propre bière. Les écrits argentins en précisent la date exacte : le 15 février 1860 (date encore considérée comme « charnière » dans l’histoire de la bière en Argentine !).

 

L’histoire nous dit aussi qu’Emilio Bieckert a démarré dans une arrière-cour avec l’aide d’un ouvrier et seulement de deux tonneaux. On sait même que sa brasserie artisanale se trouvait face à l’église Balbanera, dans la troisième cour d’une maison de quartier (5)

4 Cervecería BIECKERT (« La Brasserie Bieckert »), Politica Del Sur (« Politique du Sud », journal en ligne) 2020
5 Marcarde, Auguste. Voyage à la Plata. Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, du 21 avril 1888. Bibliothèque nationale de France. (vue 63)

En 1861, le succès est notable. Le savoir-faire d’Emilio acquis à Barr auprès de son père révolutionne la bière argentine, sa bière se démarque des expériences de ses prédécesseurs. Très vite, il est obligé de déménager sa petite brasserie artisanale dans des locaux plus appropriés et plus spacieux, au N° 12 sur la « Calle Salta » à Buenos Aires. La Bière Bieckert continue de gagner en notoriété, et la production est rapidement au maximum des capacités des nouvelles installations.

 

Emile Bieckert est cité dans tous les écrits comme quelqu’un d’intelligent, avec une capacité de travail hors du commun : il innove, trouve des partenaires, des fournisseurs et des distributeurs fiables, il développe en peu de temps un réseau autour de lui.

 

Il a, indéniablement, un sens inné des affaires. Son travail acharné rend, quatre ans plus tard, les locaux à nouveau trop exigus, le succès est tel qu’il doit construire une véritable usine.

 

C’est certainement lors de ses recherches de terrains pour sa nouvelle usine qu’il rencontre Bernardo Ader, qui deviendra son beau-frère. Bernardo Ader est un Français qui a fait fortune en Argentine, il a quitté le Pays basque pour échapper aux conflits socio-économiques du monde basque français de l’époque. Menuisier de formation, il a créé puis revendu une menuiserie à Buenos Aires, plus tard il se spécialise dans l’achat et la revente de biens immobiliers.

 

En 1866, face à l’augmentation incessante de la demande pour sa bière, la construction de la nouvelle usine Bieckert commence...

 

Par la même occasion, Émile épouse à Buenos Aires, Simone Ader, sœur du magnat de l’immobilier argentin.

Il est à noter qu’Émile Bieckert bénéficie d’un contexte extrêmement favorable. En effet, la politique d’immigration bat son plein, et ce sont des centaines d’immigrants européens buveurs de bière, qui débarquent quotidiennement à Buenos Aires...

« La cheminée de l’usine Bieckert est tellement imposante qu’elle est répertoriée sur les cartes marines et également sur les plans d’accès au port de Buenos Aires. »
La première usine Bieckert. (Publié dans le Magazine El Mosquito en 1886. Archives Nationales d’Argentine)

La réussite dans les Affaires...

 

L’entreprise « Compania Cerveceria Bieckert » a un succès fulgurant. La nouvelle usine fonctionne à plein régime et pour l’équiper, Émile retourne en France plusieurs fois pour y acheter le matériel le plus innovant et le plus performant.

 

De plus, afin de consolider le savoir-faire appris durant son enfance, il recrute et fait venir des maîtres brasseurs alsaciens pour les employer dans son usine.

 

Les choix et la stratégie adoptés par notre Barrois font de la brasserie Bieckert une des industries les plus modernes d’Argentine (6).

Les installations Bieckert sont citées dans les journaux spécialisés, aussi bien sur le continent américain qu’en Europe (7).

 

Sa bière se vend dans tout le pays et bientôt le reste du marché de l’Amérique du Sud s’ouvre également à la bière Bieckert. Emilio finit par dominer le marché de la bière dans le pays. En peu de temps il devient le premier producteur de bière en Argentine.

Publicité pour la bière Bieckert (1898. Archives générales d’Argentine)
Photographie de Bernardo Ader, beau-frère d'Émile Bieckert (source : Bureau central des études historiques de la ville de Buenos Aires)
Le couple Bieckert à Buenos Aires
(Collection JY Lafond)

À cette l’époque, la réfrigération est un problème. Pour pouvoir réfrigérer, la seule solution est d’importer de la glace par bateaux spécialisés des États-Unis (glace de l’Hudson). Une puissante firme nord-Américaine de l’époque la revend à prix d’or. Émile casse ce marché en important pour son usine des machines ultramodernes pour la fabrication de glace. En entrepreneur aguerri, il surdimensionne les machines achetées en Europe ce qui lui permet de vendre une partie de sa production. Alors, en 1880 il devient également le premier producteur de glace en Argentine (8).

 

Grâce à cette réussite, il achète des terres et au moins une ferme (la ferme « I probe diablo »). Il est fort probable que le but était de faire pousser l’orge et le houblon qui sont alors importés d’Europe ou du Chili.

Il retourne plusieurs fois en Europe durant cette période (9). Il participe à l’exposition universelle de 1878 à Paris (10), où sa bière remporte un prix. Il en est de même pour l’exposition de Bruxelles de 1897.

 

Pendant ses voyages, il passe systématiquement par Barr. Il fait ériger un monument très imposant sur la tombe de ses parents au cimetière protestant (toujours visible aujourd’hui). En 1888, il participe financièrement à la reconstruction du clocher de l’Église protestante.

6 Cervecería BIECKERT (« La Brasserie Bieckert »), Politica Del Sur (« Politique du Sud », journal en ligne) 2020
7 Société académique du Bas-Rhin pour le progrès des sciences, des lettres, des arts et de la vie économique. Bulletin de mai 1890. Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-260341 (vue 256)
8 ¿Tanto lio por un rico y suculento... "helado" ? («tant de problèmes pour une riche et succulente « glace » ?) Metejon De Barrio (blog) 2012
9 Les registres des passagers au départ de Bordeaux (AD33, côtes 8M266 et 8M267) indiquent plusieurs voyages transatlantiques d’Émile Bieckert, en particulier en 1864 et 1868.
10 Catalogue officiel : liste des récompenses, Exposition universelle internationale de 1878, à Paris. Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-Z LE SENNE-11295 (vue 468)
Tombe des parents d'Émile Bieckert au cimetière protestant de Barr
(crédit photo : Jean-Yves Lafond)
Travaux sur l'Église protestante de Barr en 1888 (collection privée de Philippe Schultz)

Emilio Bieckert devient, en une trentaine d’années de travail, d’investissement et d’innovation, extrêmement riche et fait partie des plus grosses fortunes d’Argentine.

 

À partir de cette période, il devient « Don Emilio » et on le retrouve cité dans certains écrits comme le Baron Bieckert.

 

En 1889, à 52 ans, il vend sa brasserie à un consortium anglais « Bieckert Brewing Company Limited » pour une somme estimée entre 800 000 et 1 000 000 de francs-or.

 

Il est cependant actionnaire de cette nouvelle entreprise et ne fait que confier la gestion de la brasserie Bieckert à un conseil d’administration. On peut noter que le futur président d’Argentine, Carlos Pellegrini, en fait partie.

 

Afin de satisfaire les autres actionnaires, Emilio Bieckert respecte un engagement contractuel en gérant la brasserie pendant deux ans, mais également en assurant une rentabilité de 7 % par an (11).

 

Les entreprises Bieckert vont à partir des années 1880 bien au-delà de la seule activité de la brasserie. Emilio investit toujours dans l’immobilier, mais aussi dans des secteurs où il est moins attendu. Par exemple, en 1888, les entreprises Bieckert ont signé avec l’état argentin une convention pour l’immersion d’un câble transatlantique, destiné à la communication télégraphique entre Buenos Aires et l’Europe (12). Même si ce projet sera mainte fois reporté par manque de financement de l’état argentin, on en déduit l’importance des entreprises Bieckert et leur large éventail d’activités. Ce sera finalement seulement en 1910, avec le câble de l’île de l’Ascension que la ville de Buenos Aires sera reliée à Lisbonne.

 

Par ailleurs, il participe activement au développement de Buenos Aires et devient un acteur majeur dans les relations franco-argentines, notamment au travers de son rôle au consulat de France, ce qui lui vaudra sa Légion d’honneur en 1891. Lors de l’attribution de cette médaille par le ministre des Affaires étrangères, Émile Bieckert est mentionné dans les écrits comme Consul de France à Buenos Aires (13).

11 La Cerveza de Emilio Bieckert (« La Bière d’Emilio Bieckert »), El arcón de la historia Argentina (« Le trésor de l’histoire Argentine », blog) 2015 12 Journal télégraphique du 25 juillet 1889. Cable entre l’Europe et la République argentine. Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 4-V-1216 (vue 164) 
13 Journal officiel de la République française du 21 juin 1888. Composition du bureau de la chambre pour l’exercice 1888. Bibliothèque nationale de France, département Centre technique du livre, 2009-100524 (vue 2575)
Inauguration de l'Odéon en 1891 (Collection privée) en présence d'Emile Bieckert
l'Hôtel Royal à Buenos Aires (Carte Postale, vers 1900)

En ce qui concerne l’immobilier, Émile Bieckert fait construire à Buenos Aires plusieurs hôtels dont le célèbre Hôtel Royal. Mais surtout, il fait construire le théâtre Odéon. Aujourd’hui détruit, l’Odéon est construit au coin mythique de « Corrientes » et de l’avenue Esmeralda. C’était un des plus importants de la ville. L’inauguration a eu lieu en 1891 en présence d’Émile (14). Le théâtre est destiné à un public averti et d’importantes compagnies dramatiques européennes s’y produisent entre concerts et conférences. En juillet 1896, on y programme même la première projection de film en Argentine.

 

On retrouve également d’autres bâtiments célèbres dans toutes les grandes villes d’Argentine dont la construction est attribuée à « Don Emilio ». De nombreuses propriétés ont été léguées ou cédées à ses sœurs (qui l’ont rejoint et se sont mariées en Argentine) et aussi à ses neveux et nièces du côté de son épouse (Ader).

 

À l’issue des deux années où il s’est engagé à gérer la brasserie après la vente de celle-ci, il quitte Buenos Aires et s’installe à Nice avec son épouse. C’est la fin de son aventure argentine. Émile Bieckert est maintenant milliardaire.

14 Gaultier-Garguille. Propos de Coulisses, Gil Blas du 9 février 1893. Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-209 (vue 4)

Retour en France

Vers 1900, accompagné de son épouse, il arrive à Nice (à cette époque, Nice attirait les fortunes du monde entier). On pourrait penser qu’après une telle carrière en Argentine et à plus de 60 ans, Émile Bieckert aurait profité d’une retraite dorée sur la promenade des Anglais. Mais notre infatigable Barrois va réaliser ici une œuvre monumentale qui est encore présente aujourd’hui.

 

On s’en souvient, 1905 est le début de la séparation de l’Église et de l’État. Par conséquent, les fonds viennent à manquer aux nonnes du couvent Sainte Ursule. La Villa Gabriel et les dizaines de milliers de mètres carrés qui les entourent sont mis en vente et c’est là que notre Barrois intervient : il achète le couvent pour le transformer, et recomposer tout ce territoire (15).

 

Émile Bieckert crée alors un parc « hygiénique de déambulation », et un parc hôtelier. Il crée l’hôtel Hermitage, l’hôtel Bristol et la Villa Beau-Site, situés sur le boulevard Carabacel. Il contribue à ouvrir de nombreux hôtels dans ce quartier grâce aux talents de bâtisseurs tels que Charles Dalmas. Il utilise les compétences de la famille Agid, une dynastie d’hôteliers venus d’Autriche-Hongrie.

l'Hôtel Hermitage à Nice (Carte Postale)
Le domaine Carabacel (Dessin anonyme, 1900)
Avenue Emile Bieckert à Nice

Ensuite, c’est un concept nouveau qu’il va faire naître sur cette colline, « Le Domaine de Carabacel », un lotissement dont l’argument principal — mis en avant par la publicité de l’époque — était la beauté des jardins. L’idée d’Émile Bieckert est de concevoir une « cité-jardin », au caractère privé. Ce concept est encore inexistant à cette époque et préfigurerait d’un bon siècle les « gated communities » ou propriétés closes, que l’on trouve actuellement aux USA (16)

Le couple Bieckert est très investi dans la vie niçoise. On retrouve le couple cité par la « presse people » de l’époque lors de soirées mondaines et d’inaugurations diverses.

 

Les nombreuses réalisations d’Émile Bieckert lui ont valu une reconnaissance de la ville de Nice. Une avenue porte son nom.

Domicile des Bieckert à Paris

Durant cette période, le couple Bieckert continue de voyager. Ils partagent leur temps entre résidence niçoise et parisienne. À Paris, ils ont acquis un hôtel particulier le long du Parc Monceau, au 6 avenue Ruysdaël

Emile Bieckert à Nice vers 1905 (collection personnelle Jean-Yves Lafond)
15 Une avenue de Nice dénommée d’après un de nos ancien concitoyens, Journal de Barr du 6 avril 1962. 
16 Fidler, Cathie. Balade sur l’avenue Bieckert. Gratitude (Blog) 2017

Le décès d’Émile Bieckert

Son épouse Simone est décédée à Nice le 19 février 1909. Elle lègue à l’église d’Aureilhan (Hautes-Pyrénées), sa ville natale, la somme de cinq mille francs or (17).

 

C’est quatre ans plus tard, dans son appartement parisien, le 19 juillet 1913, qu’Émile Bieckert décède (18).

 

Il est enterré au cimetière de Montmartre. À l’entrée du cimetière, en prenant le premier escalier sur la droite, on arrive sur le chemin des Gardes. La sépulture d’Émile est là, non loin de celle de Dalida (19).

 

Le couple Bieckert n’ayant pas d’enfant, c’est à ses beaux-frères et à ses neveux et nièces qu’Émile léguera son immense fortune. Ces derniers firent don à l’Hôpital de Barr une somme considérable de 20 000 marks, soit 25 000 francs or.

17 Recueil des actes administratifs de la Préfecture du département de la Seine, Legs dame Bieckert.
18 Etat-Civil Paris 8e arrondissement, Décès, n°1359. Archives de Paris, 8D145
19 Avis de décès d’Émile Bieckert. Figaro : journal non politique du 23 juillet 1913. Bibliothèque nationale de France
Caveau Bieckert au cimetière de Montmartre à Paris (crédit photo : Jean-Yves Lafond)

La Bière Bieckert

La bière Bieckert existe donc depuis 1860. Et même si « Don Emilio » est décédé en 1913, la marque a continué d’exister jusqu’en 2012, soit 99 ans après la mort de son créateur.

 

En 1908 une nouvelle usine voit le jour à Llavallol (au sud de Buenos Aires), sur un terrain de 100 000 m².

 

Après la mort d’Emilio, l’entreprise change de mains plusieurs fois entre 1913 et 2008.

 

La marque est rachetée pour la dernière fois par le groupe chilien Cisca pour plus de 90 millions de dollars. En 2012 dans le jeu des rachats et des monopoles, la marque disparaît...

La légende argentine, l’oubli barrois

Nous souhaitons finir par l’apparition des moineaux à Buenos Aires. La légende argentine attribue leur arrivée à notre Émile Bieckert. On raconte que l’homme avait apporté par bateau non seulement les machines nécessaires à l’installation de sa brasserie, mais aussi des cages avec des moineaux de Barr, sa ville natale d’Alsace. Et comme il n’était pas d’accord avec les frais de douane excessifs qu’il devait payer, il a ouvert les cages et les a relâchés au port...

 

Émile Bieckert est une légende en Argentine. On lui attribue non seulement l’arrivée de moineaux, mais aussi des chevaux percherons pour tirer les lourdes charrettes contenant les fûts de bière, et surtout, il est considéré comme le créateur de la bière argentine. Pour certains, il a même été le premier à élever l’industrie en Argentine au même niveau que celui des pays d’Europe de la fin du 19ème siècle. Tous les Argentins connaissent « Don Emilio », beaucoup connaissent son histoire et grâce à lui la ville de Barr n’est pas inconnue dans ce pays. À Buenos Aires, l’école primaire N° 4 porte le nom de « Emilio Bieckert ».

 

À Nice, il est mentionné comme un bâtisseur innovant. Aujourd’hui encore, ses réalisations impressionnent par leur modernité. La municipalité ne donna pas son nom à une rue de la ville si elle n'avait pas eu une forte reconnaissance envers la personnalité de Émile Bieckert.

 

Peu de Barrois ont entendu parler d’Émile Bieckert. Il semble qu’il ait été, en quelque sorte, victime de l’Histoire. Né à Barr dans une famille modeste, il n’y avait aucune raison de se soucier de son destin. Émile choisit en Argentine d’opter pour la Nationalité française pendant que sa ville natale devient allemande. Il fait carrière en tant qu’expatrié français et travaille très étroitement avec le ministère des affaires étrangères français au consulat de Buenos Aires. Il meurt à Paris juste avant la Guerre de 1914, et Barr est toujours allemande à ce moment-là. Il est finalement normal qu’aucune « reconnaissance » de sa ville natale n’ait lieu à cette époque. La durée de la guerre et les préoccupations qui ont suivi ont fait qu’Émile Bieckert a été oublié de la municipalité barroise bien que grand bienfaiteur à plusieurs reprises.

Cet incroyable destin d’Émile Bieckert dévoilé permettra à cet homme hors du commun, «Don Emilio» d’être connu et apprécié à sa juste valeur dans sa ville natale.