Artisans et commerçants d'hier et d'avant-hier...
De la Capla à Romika : L'épopée de la chaussure d’intérieur à Barr
Si les murs de la rue de la Vallée à Barr pouvaient parler, ils raconteraient l’histoire d’un développement industrielle fulgurant suivi d’un triste déclin. Pendant plus de trois décennies, la manufacture Capla (plus tard Romika France) a non seulement chaussé des milliers de Français, mais a symbolisé l’espoir d’une réindustrialisation de notre cité viticole.
Une naissance sous le signe de l'ambition
Tout commence le 1er janvier 1960. La Société Anonyme CAPLA s’installe dans les anciens locaux des Établissements Amos. À l'époque, le défi est de taille: transformer des ateliers vieillissants en une usine moderne.
Le succès ne se fait pas attendre. En seulement trois ans, la surface de production passe de 1 600 m² à plus de 2 500 m². L'entreprise mise sur l'innovation et l'exploitation des brevets ROMIKA, une référence de haute qualité pour les chaussures d’appartement et les articles de mode dits "Relaxe".
Une expansion foudroyante
Au milieu des années 60, Capla est au sommet de sa forme. Des dizaines de jeunes barroises sont heureuses de trouver un emploi près de chez elles. Les slogans de l'époque vantent le "Chic, la Légèreté et les Prix Modérés". Les chiffres donnent le tournis :
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1964 : Capla est sacrée 1ère marque française de chaussures d’intérieur.
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1966 : La production atteint 3000 paires par jour.
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Cette même année, on estime que plus de 800 000 consommateurs portent des produits sortis des lignes de montage barroises.
L'excellence du savoir-faire alsacien
L'image de la manufacture est indissociable de ses ouvriers et ouvrières. Les archives photographiques nous montrent des visages concentrés devant des machines complexes, ou posant fièrement devant l'enseigne de la Manufacture de Chaussures d'Appartement.
Barr possédait déjà une longue tradition de chaussonniers (le fameux "chausson de Strasbourg" tricoté et foulé). Capla a su prendre le relais de cet artisanat ancien pour le propulser dans l'ère industrielle moderne, en s'appuyant sur un réseau de plus de 2 000 détaillants et de grands magasins à travers toute la France.
Le tournant Romika
En 1976, une nouvelle étape est franchie avec l'installation officielle de la société ROMIKA FRANCE à Barr, filiale du groupe allemand né en 1936. L'usine se diversifie, produisant non plus seulement des pantoufles, mais aussi des chaussures de loisirs, de sport et des bottes innovantes comme les célèbres "Top Dry Boots".
Malgré une conjoncture économique devenant difficile pour l'industrie de la chaussure à la fin des années 80, l'usine de Barr continue d'investir massivement pour moderniser son parc de machines et respecter les nouvelles normes environnementales. En 1988, l'effectif compte encore 200 personnes, produisant 4000 paires quotidiennement pour le marché national et international.
Un héritage vivant
Aujourd'hui, il ne subsiste plus rien de l'aventure Capla-Romika, mais elle reste gravée dans la mémoire collective de Barr. Elle symbolise une époque où le savoir faire de ses ouvriers et ouvrières rayonnait de l'usine de la vallée jusqu'à son magasin d’usine de la rue des bouchers et bien au-delà des frontières de la région.
C'était le temps du "Plaisir du confort", une promesse tenue pendant des décennies par les mains expertes des travailleurs et travailleuses du Coin de Barr.

Vue publicitaire de l'unité de production de la CAPLA.
A gauche, un ancien bâtiment de l'usine AMOS et à droite le nouveau hall de production.

CAPLA-ROMIKA : toute une génération de jeunes barrois et barroises y a travaillé (photo Hélène Rohmer)

Une opératrice devant sa machine (photo Hélène Rohmer)

1914 : L’Âge d'Or du Restaurant « Zum Ochsen » à Barr
Au cœur de la cité viticole de Barr, la Langstrasse (actuelle Grand'Rue) s'anime chaque jour au rythme des calèches et du pas des commerçants. Parmi les enseignes les plus prestigieuses de cette période figure le Gasthaus «Zum Ochsen» (Au Bœuf), un établissement qui, en 1914, s'impose comme le centre névralgique de la vie sociale et culturelle barroise.
Eugène Reinhardt vient de reprendre l'établissment
En ce début d'année 1914, une annonce officielle informe les "chers habitants" de l'ouverture (ou réouverture après travaux) de l'établissement par son nouveau propriétaire, Eugène Reinhardt. L'ambition est claire : proposer une cuisine et une cave d'exception ("Vorzügl. Küche u. Keller") ainsi que des vins et bières de premier choix.
Le restaurant dispose d'un atout majeur: une grande salle de réception idéalement conçue pour accueillir les touristes de passage, de plus en plus nombreux à découvrir les contreforts des Vosges, mais aussi les nombreuses associations locales.
L'enseigne au Bœuf : Un repère dans la ville
À l'extérieur, l'enseigne en fer forgé représentant un bœuf surplombe fièrement la rue. Devant la porte, le personnel en tablier blanc et les habitants se croisent sous l'œil attentif du photographe. La mention "Gartenwirthschaft" sur le porche d'entrée rappelle que l'établissement dispose également d'un jardin, lieu de détente privilégié durant la période estivale.
En ce printemps 1914, le "Zum Ochsen" incarne parfaitement cette Alsace prospère et conviviale, ignorant encore que les bruits de bottes de l'été viendront bientôt troubler la quiétude de la Langstrasse.
Un décor authentique
À l'intérieur, le cadre est typique des grandes brasseries alsaciennes de la Belle Époque. La salle de restaurant présente de hautes boiseries surmontées d'un papier peint aux motifs floraux raffinés. Les tables de bois sombre, cirées par le temps, attendent les convives, tandis que des affiches publicitaires pour la bière de Mutzig ou les apéritifs Cusenier ornent les murs. Un poêle imposant en fonte assure la chaleur nécessaire lors des rigoureux hivers alsaciens.

Cette carte postale est antérieure à 1914: le propriétaire mentionné en façade est Jacques Wittmann.

Le foyer de la vie associative et culturelle
Plus qu'un simple restaurant, le "Zum Ochsen" est une véritable institution culturelle. Sa grande salle (parfois appelée "Theatersaal") ne désemplit pas :
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Sports et festivités: en janvier le Velo-Club "Alsatia" de Barr (concurrent du Vélo-Cub 1906) y organise son Winterfest. Au programme : démonstrations de cyclisme artistique en salle suivies d'un grand bal.
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Art choral: en février, c'est la société d'hommes Männergesangverein Cäcilia qui investit les lieux sous la direction de M. A. Reihle pour un concert de gala.
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Modernité cinématographique: Le divertissement moderne s'invite également au Bœuf. Le dimanche , l'Engel’s Kino y projette des films variés depuis 1910, allant des drames comme "Le Serment oublié" à des comédies comme "Enfin seuls" ou encore le drame du naufrage du Titanic.
Mais on y donnait aussi des représentations théâtrales, des opérettes et toute sortes de spectacle de magie ou d'hypnose !
Le Gasthaus "Zum Ochsen" restera longtemps une adresse emblématique de Barr, témoignant de l'importance des "Wirtschaften" (auberges) dans le tissu social alsacien du début du XXe siècle.
Cette belle photo de l'intérieur de la salle du restaurant est plus récente: Remarquez quand même les lampes à gaz qui semble encore être fonctionnelles.

Derrière la salle de cinéma se trouvait la glacière: cette structure en bois était arrosée en période de gel afin que se forment des stalactites. Celles-ci étaient ensuite débitées en tronçons de glace conservés en cave pour rafraîchir la bière servie à la pression.
Les saveurs de la grand-rue: Quand Aloïs Rhinn reprenait le pétrin en 1914
En remontant la Langstrasse (notre actuelle grand-rue) en 1914, juste en face du "Ochsen" votre regard se serait forcément attardé devant l'une des institutions gourmandes de la ville.
Un passage de témoin historique
L'année 1914 marque un tournant pour cette adresse. Comme nous l'apprend l'avis de reprise de l'époque (Geschäfts-Uebernahme), la célèbre Bäckerei Konrath change de mains. À partir du 1er avril 1914, c’est un nouveau visage qui accueille les Barrois: Aloïs Rhinn.
Dans une annonce pleine de courtoisie, le jeune boulanger s’engage non seulement à maintenir la qualité qui a fait la réputation de la maison, mais aussi à perpétuer un savoir-faire bien précis.
Le secret des "Fastenbrezeln"
La grande spécialité de la maison, celle que tout le monde s'arrache à Barr en cette veille de Grande Guerre, ce sont les Fastenbrezeln (bretzels de Carême).
Aloïs Rhinn insiste d'ailleurs sur ce point: il utilise la "méthode éprouvée de Monsieur Konrath". Ces bretzels, traditionnellement pochés à l'eau puis cuits au four, sont le symbole d'un artisanat local rigoureux. On imagine sans peine l'odeur du pain frais s'échappant de la boutique de droite, venant titiller les narines des passants et des clients du "Kinematograph" situé juste en face.
Un décor immuable
Sur la photo, on distingue nettement l'architecture typique de la grand-rue. Les marches en pierre qui mènent à la boulangerie semblent inviter le client à entrer et les vitrines témoignent du soin apporté à ces commerces de proximité, véritables cœurs battants de la vie sociale et commerçante à Barr.
Quelques mois seulement après cette annonce, le fracas de l'histoire allait bousculer l'Alsace, mais en ce printemps 1914, le souci d'Aloïs Rhinn était tout autre: réussir sa première fournée de bretzels et gagner la confiance de son "estimée clientèle".


Un été de détente au Mineralbad Baecher : Barr en 1914
Alors que les beaux jours de l'année 1914 s'installent sur le piémont des Vosges, une adresse incontournable fait parler d'elle dans la cité viticole de Barr : le Mineralbad Bächer.
Grâce à des documents d’époque et des cartes postales précieusement conservées, plongeons dans l’atmosphère de cet établissement qui, en ce mois de mai 1914, s'apprête à vivre une saison mémorable sous la direction de son propriétaire Josef Bächer.
La réouverture saisonnière
L'annonce est officielle : le bain minéral a rouvert ses portes le 4 mai et accueillera les visiteurs jusqu'au 1er octobre. Pour les habitants de Barr et des environs, c'est le signal que la saison thermale et des loisirs est lancée. Josef Bächer y promet des "bains chauds à toute heure de la journée", alimentés par sa propre source minérale.
Plus qu’un bain, un art de vivre
Le Mineralbad ne se contente pas de soigner les corps ; il ravit aussi les esprits et les papilles. Les cartes postales nous montrent un établissement niché au pied des coteaux escarpés, là où les vignes montent à l'assaut de la montagne, surveillées par les silhouettes protectrices des châteaux du Landsberg et d’Andlau.
L'établissement propose une offre complète pour le promeneur dominical ou le curiste :
• Le "Wirtschaftsgarten" : Un magnifique jardin-terrasse où l'on vient chercher l'ombre sous les grands arbres.
• Côté Cave : On y sert la célèbre bière "Gales" à la pression, venue tout droit de la brasserie Schützenberger, ainsi que des bières d'exportation de qualité supérieure (le fameux "ff. Export-Bier"). Les amateurs de vin ne sont pas en reste avec une sélection de "vins purs".
• Côté Table : La "Gute Küche" (bonne cuisine) est à l'honneur. Pour ceux qui préfèrent une pause plus douce, Josef recommande son lait pur et son café au lait, servis avec un sens de l'accueil irréprochable.
Une ambiance de Belle Époque
Sur les clichés d'époque, on devine une vie paisible. On y voit le personnel en tenue — de longues robes sombres et des tabliers blancs — posant devant la bâtisse aux volets clairs. Les chemins de terre bordés de murets de pierre mènent les visiteurs vers ce havre de paix, loin du tumulte des grandes villes.

Cette carte postale est antérieure à 1907 : le propriétaire est alors André Baecher. Son fils Joseph lui succède en 1907.
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En-haut de la carte on voit le jardin-terrasse où se déroulaient de nombreux concerts
En cette année 1914, l’Hôtel & Bad Baecher représente l'élégance et la simplicité du terroir barrois.
C'est un lieu où l'on vient "prendre les eaux", mais surtout prendre le temps. Un temps qui, en ce début d'été 1914, semble encore suspendu, juste avant que les bruits du monde ne viennent troubler la sérénité du vignoble.
A l'ombre de la rue des cigognes : La Boulangerie Urlacher (1914)
C’est une petite annonce parue dans la presse locale en 1914 qui nous replonge aujourd'hui dans le quotidien de Barr. Un document qui, associé à une photographie d'époque, nous raconte l'histoire d'une transmission familiale et d'un savoir-faire artisanal.
L’annonce du Barrer Kantonsblatt :
"Bäckerei-Uebernahme"
En ce printemps 1914, un certain Charles Urlacher fait savoir à l'estimée clientèle de Barr et de ses environs qu'il reprend, à compter du 1er avril, la boulangerie de Monsieur Eck.
Située au 9 de la Storchengasse (l'actuelle rue des Cigognes), l'établissement ne se contente pas de faire du pain. L'annonce précise fièrement qu'il s'agit d'une "Brot- und Feinbäckerei", une boulangerie et pâtisserie fine. Charles y promet de servir ses clients avec le plus grand soin et le plus grand zèle.
La spécialité de la maison : Le bretzel salé
Si l'on en croit le bas de l'annonce, la spécialité de la maison Urlacher était sans conteste la "Spezialität in prima Salzbretzeln". À une époque où le bretzel était déjà le roi de l'apéritif et du goûter alsacien, Charles Urlacher misait sur la qualité "prima" (de premier choix) pour fidéliser ses nouveaux voisins. On imagine sans peine l'odeur du sel et de la pâte chaude s'échappant de la boutique...
Un portrait de famille gravé dans le temps
La photographie qui accompagne ces archives est un témoignage poignant. Devant la façade au crépi granuleux, la famille pose avec une solennité typique du début du XXe siècle :
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L'entrée monumentale: À gauche, une grande porte cochère s'ouvre sur une cour obscure où l'on devine la roue d'une charrette, sans doute utilisée pour les livraisons de farine ou de bois pour le four.
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La vitrine: À droite, la petite boutique expose ses produits derrière de fines huisseries.
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La vie aux fenêtres: Une femme observe la scène depuis l'étage, ajoutant une dimension verticale et vivante à ce portrait de rue.

La famille Urlacher prend la pose devant sa boulangerie
Datée de 1914, cette installation porte en elle une certaine mélancolie. Charles Urlacher reprenait cette affaire quelques mois seulement avant que l'Europe ne bascule dans le premier conflit mondial.
Le Bazar de la Modernité : Un arrêt chez Emil Bœrschi en 1910
Véritable institution locale située au pied du célèbre "Stockbrunne", la maison Emil Bœrschi était bien plus qu'une simple quincaillerie: c'était le temple du progrès domestique !
Un commerce aux mille facettes
À cette époque, Emil Bœrschi ne se contente pas de vendre des clous et des vis. Son établissement est un mélange fascinant de plomberie-installation et de magasin spécialisé pour la maison et l'agriculture. Les publicités de l'époque nous révèlent un inventaire hétéroclite qui ferait rêver n'importe quel curieux:
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Pour le confort moderne: On y installe le gaz, les conduites d'eau et même des systèmes de tirage de bière. Les clients les plus aisés viennent y choisir des baignoires émaillées ou des "cabinets de toilette" (closets) dernier cri.
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Pour les ménagères: C’est l’ère de la révolution des conserves! Bœrschi propose l'appareil de stérilisation "Kieffer", promettant aux familles de garder leurs fruits et légumes frais bien au-delà de la saison.
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Pour les artisans de la terre: Entre les rayons de plumeaux et de poudres à récurer "Ruborin", les viticulteurs du pays de Barr viennent s'équiper en sulfateuses "Vermorel", tandis que les apiculteurs y trouvent leurs rayons de cire et leurs extracteurs de miel.


Un décor de carte postale
La devanture, que l'on devine sur les clichés anciens, déborde sur le trottoir. On y voit des baquets, des paniers et des outils exposés sous l'enseigne. A droite de la photo, le pharmacien Killian se tient sur le pas de son officine. Le bâtiment, avec son architecture typique et ses volets à jalousies, fait face à l'obélisque de la fontaine, marquant l'entrée du centre commercial barrois.
Pourquoi ce magasin était-il unique ?
Ce qui frappe dans les réclames de Bœrschi, c’est cette promesse constante : "Bedeutend billiger" (nettement moins cher) et une qualité garantie. Qu'il s'agisse de verres à conserve "cristal pur" ou de miel de fleurs garanti pur, Emil Bœrschi avait compris avant l'heure l'importance de la diversité et du service de proximité.
Aujourd'hui, ces publicités jaunies et ces photos sépia nous rappellent une époque où la Grand-Rue de Barr était le cœur battant d'un savoir-faire qui mêlait artisanat et commerce de détail.
Alfred Schmidt a succédé à Emile Boerschi en 1927. Ce commerce a perduré jusque vers 1990 !
1910 : La Maison Schultes & Trautwein, Ph. Bürgy
Vers 1910, le numéro 23 de la Langstrasse (Grand-rue) était une adresse incontournable pour quiconque cherchait l’élégance et la précision : l’établissement Schultes & Trautwein.
Une vitrine sur le raffinement alsacien
La devanture de l’époque, telle qu’on peut la voir sur les photographies anciennes témoigne d’une maison de confiance. On y trouvait "Uhren, Bijouterie & optisches Waren-Lager" — un dépôt d’horlogerie, de bijouterie et d’instruments d’optique.
La boutique proposait tout ce que la bourgeoisie et les vignerons aisés de la région pouvaient désirer :
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Des montres en argent pour les communions et confirmations (dès 10 Marks !).
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Des bijoux raffinés pour les fêtes de Pâques et de Noël.
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Des instruments d'optique, indispensables à une époque où la science et la précision devenaient accessibles au grand public.

L'horlogerie bijouterie Schultes & Trautwein (photo Chr. Guth)
Un savoir-faire gravé dans le bois et le métal
Les objets qui nous parviennent aujourd'hui de cette boutique sont de véritables trésors d'artisanat. Voyez ce magnifique baromètre-thermomètre mural en bois sculpté : orné de feuilles de vigne (un hommage évident au terroir viticole de Barr), il porte fièrement la signature de Philipp Bürgy.
Le cadran nous indique les prévisions météorologiques en allemand : Stürmisch (tempétueux), Regen (pluie), Veränderlich (variable), Schön (beau) et S. Trocken (très sec). C’était l'outil indispensable du quotidien, mariant l'esthétique "Forêt-Noire" au besoin de précision météorologique.
Plus qu'un magasin : un atelier de précision
Les publicités de l'époque insistaient sur la "Reparatur-Werkstätte" (l'atelier de réparation). Philipp Bürgy ne se contentait pas de vendre; il entretenait et réparait "tout type d'objets d'optique et de bijouterie" ainsi que des automates musicaux. C’était une époque où l’on achetait pour la vie, avec une "garantie de satisfaction totale".
Un héritage vivant
Aujourd'hui, ces objets et ces encarts publicitaires sont les témoins d'une Alsace à la charnière des époques, entre tradition artisanale et modernité industrielle. Ils nous rappellent que derrière chaque bel objet de famille se cache souvent l'histoire d'un commerçant passionné de la Grand-rue.

Un détour par le salon de coiffure d’Ernest Göttelfinger
Si vous vous promeniez dans les rues de Barr aux alentours de 1910, une enseigne aurait forcément attiré votre regard : celle d’Ernest Göttelfinger. Véritable figure locale, ce "Friseur" (coiffeur) ne se contentait pas de couper les cheveux ; il gérait un lieu de vie et d'élégance au cœur de la cité viticole.
À travers les archives et les publicités de l'époque, on découvre son commerce installé au 27, Grand'Rue [1].
Le salon se présentait alors comme un "Moderner Frisier-Salon", un établissement moderne garantissant un service soigné pour une clientèle exigeante.
Bien plus qu'une simple coupe de cheveux
Entrer chez Ernest Göttelfinger, c'était s'offrir une parenthèse de soin complète. Les services proposés témoignent du savoir-faire de l'époque :
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Taille de barbe et coupe de cheveux : Exécutées avec une précision artisanale.
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Parfumerie : Le salon proposait des essences "indigènes et étrangères", apportant une touche de luxe international à Barr.
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Services annexes : Étonnamment pour nous aujourd'hui, on y pratiquait aussi l’arrachage de dents (Zahnziehen) et la pose de ventouses (Schröpfen), héritage des anciens barbiers-chirurgiens.
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Le petit plus : Pour ces messieurs, le salon vendait également des cigares et cigarettes.
L'arrivée de la modernité
Avec le temps, Ernest a su moderniser ses outils. Ses annonces vantent l'arrivée du "Warm-Wasser-Apparat" (chauffe-eau) et même d'une tondeuse électrique [2], une véritable révolution technologique pour l'époque ! Bien que le salon soit principalement un "Herren-Salon" (salon pour hommes), il ouvrait ses portes aux femmes et aux enfants à des prix modérés.

La photo présentée date plus probablement des années 1920
La devanture du salon, avec ses volets typiques et son grand panneau "SALON DE COIFFURE", reste un témoignage précieux de l'architecture commerçante de Barr. On imagine sans peine les clients patienter devant la vitrine, discutant des derniers potins du "Flacke" et de la vallée de la Kirneck en attendant leur tour.
[1] En 1910, Ernest Goettelfinger dispose d'un 2e salon de coiffure au N°17 de la Grand-rue.
[2] ce détail est étonnant, car l'électricité n'a été introduite à Barr qu'à partir de 1921 !
L'horlogerie BADER, au 7 grand-rue
L’élégance chez Charles Bader à Barr
Si vous remontiez la Grand-rue à Barr en 1910, une vitrine aurait irrémédiablement attiré votre regard au numéro 7. Entre toutes les vitrines, l’enseigne de la maison Charles Bader Fils brille d’un éclat particulier.
Nous avons poussé la porte de cet établissement qui est bien plus qu’une simple boutique : c'est le cœur battant de l’artisanat de précision alsacien.
Le fils Bader vient de reprendre le flambeau de son père (maison fondée en 1849). Mais ne vous y trompez pas, le jeune maître n’est pas un débutant. Fier de son titre d’horloger diplômé d’État, il a parcouru la France et l'étranger pour parfaire son art.
Il se murmure même en ville qu’il a rapporté le Premier Prix de l’exposition d’Alsace-Lorraine en 1902. Un gage de sérieux qui rassure les habitants de Barr et des environs.
Franchir le seuil, c’est entrer dans une caverne d'Alibaba mécanique. Le stock a doublé depuis la reprise, et l'offre est étourdissante :
Montres de poche : En or, argent ou nickel, dotées des meilleurs systèmes suisses.
Horlogerie monumentale : Des régulateurs battant la seconde avec une précision absolue, des réveils et des horloges de cuisine.
Bijouterie fine : Alliances, colliers et broches en or et argent pour les grandes occasions.
Optique : Un rayon moderne proposant lunettes, baromètres et thermomètres.
"Veuillez porter une attention particulière aux objets primés exposés dans ma vitrine" précise Charles Bader dans ses annonces. Et pour cause : la boutique est réputée pour être la "meilleure de la place".
Ce qui fait la force de la maison Bader, c’est son atelier de réparation : Il ne se contente pas de vendre, il "soigne" les mécanismes. Sa spécialité ? La réparation et la fabrication de pièces pour les mouvements les plus fins et les plus complexes.
Que vous soyez un vigneron cherchant une montre robuste ou un notable de la ville en quête d'une pièce d'orfèvrerie, le service est le même : prompt, soigné et garanti.
Le saviez-vous ? En 1910, posséder une montre de la maison Bader n'est pas seulement un besoin utilitaire, c'est un symbole de statut social et de confiance envers le savoir-faire local.
Si vous passez par la Grand-rue, essayez de localiser sa vitrine !

Carte postale publicitaire (collection privée)

Reconstitution générée par IA

Le même magasin de nos jours
Les sœurs FELLNER, Modes et Chapellerie, au 22 grand-rue

41, Grand-rue, la maison HAUSWALD

Aujourd'hui passage, jadis lieu de vie et de travail !
Sur le relevé cadastral de 1835, la maison est propriété de André DIETZ, tanneur. Au fond de la cour, deux bâtiments appartenaient alors à Jacques SOHN, cordonnier, un autre à Jean BROD, tanneur.
Sur la seconde vue qui date de la fin du XIXème siècle, l’usage de la maison semble être davantage artisanale que commerciale. L’enseigne n’est malheureusement pas lisible.
Henri HAUSWALD, coutelier et mécanicien pour vélos, est né en 1883.
En 1911, il ouvre un atelier de coutellerie au 47 de la rue de la Kirneck, avant de s’installer dans cette maison en septembre 1913, après y avoir apporté des transformations, notamment de façade, en vue d’en faire un commerce et son habitation.
Au fond de la cour, les bâtiments se transformeront progressivement en atelier et dépendances pour l’activité HAUSWALD.
Comme en atteste la publicité ci-dessous, parue en 1914 dans le journal cantonal de Barr (Barrer Kantonsblatt), HAUSWALD vend également des machines à coudre, une large gamme de pneus ainsi que de la coutellerie en provenance de France et d’Allemagne. Et on y répare les vélos, bien entendu.
Henri qui fut également conseiller municipal et animateur du vélo-club de Barr, décèdera en 1944. Son fils, né en 1914, également prénommé Henri, reprendra l’activité jusqu’à sa mort en 1973. Son épouse Irène, née RIEGER, la poursuivra quelques années encore, jusqu’à sa retraite, soutenue notamment par l’employé Raymond KOHLER. Elle décèdera en 2003. Du couple HAUSWALD sont nés trois enfants, Huguette, Henri et Marianne.
Le bâtiment ainsi que ses dépendances seront rachetés par la Ville de BARR, fin du XXème siècle, pour l’aménagement d’un parking public accessible depuis la grand-rue.


années 1920 - Collection Roland Flecksteiner (post-colorisée)

fin du XIXème siècle (post-colorisée)
(collection Ph. Schultz)
L'ouverture du commerce a eu lieu le 6 septembre 1913
Auparavant H. Hauswald tenait son commerce rue de la Kirneck

publicité d'octobre 1913 - Barrer Kantonsblatt

années 1920, cour Hauswald (collection Ph. Schultz)

Le ferblantier du 4 rue de l'Église, autour de 1910
par Philippe SCHULTZ
documents : Georges ANDRES
Charles KORNMANN tenait son atelier de ferblantier et son commerce au 4, rue de l'Église (aujourd'hui n°3).
Dans sa vitrine, de nombreux objets usuels indispensables à la vie quotidienne de l'époque : des ustensiles de cuisine, des arrosoirs, des tuyaux de poêle, sans oublier les lampes à pétrole qui permettaient d'éclairer les logements, à une époque où les installations électriques étaient encore inexistantes à Barr. Plus haut, à droite, on observe l'atelier du mécanicien Jean Germain DIETZ.

Charles Kornmann et sa famille à l'étage.

Charles Kornmann (à droite), entouré de ses deux fils Adolphe et Henri et de sa femme Salomé.

Ce qu'il reste de ce commerce, aujourd'hui...

Charles Kornmann et son apprenti
Les chaudronniers du 10 place de la Mairie
par Philippe SCHULTZ
et Jean-Daniel LIEBAU
L’actuel 10, place de la Mairie, mérite une attention, comme d’ailleurs beaucoup de bâtiments barrois chargés d’histoire. Une modification de la numérotation des immeubles de la place remontant au lendemain de la seconde guerre mondiale, le bâtiment était anciennement identifié sous n°9. La construction remonte probablement à la fin du XVIIIème siècle, voire au tout début du XIXème. En tout état de cause, l’immeuble tel que nous le connaissons est le fruit d’une reconstruction, à minima d’une transformation importante d’un bâtiment existant, puisqu’il est déjà question d’une auberge implantée à cet endroit, dans la seconde moitié du XVIIème siècle [1].
Les plus anciens tenanciers de cette auberge dite « des Deux Clefs » (zum Schlüssel) ayant pu être identifiés sont Peter SPECKEL et sa femme Christina KORN qui l’exploitaient de 1649 à 1663 [1]. Il n’est pas à exclure qu’elle existait déjà au XVIème siècle, comme l’indique Philippe VOLUER dans « Le grand livre de la bière en Alsace » (éditions Place Stanislas, Nancy, 2008). Toutefois, le même auteur mentionne que l’immeuble a servi de brasserie jusqu’au début du XXème siècle, devenant même, en 1924, entrepôt de la brasserie KLEINKNECHT de SCHILTIGHEIM. Il y a là, visiblement, une confusion avec la brasserie voisine « Le Brochet » qui porte aujourd’hui le n°9. Comme quoi les meilleurs historiens, parfois, se trompent…
Jean-Marie LE MINOR [1], quant à lui, site une liste d’aubergistes qui se termine, en 1789, avec Mathias MOERLEN et sa femme Maria Catharina DEGERMANN. Le cadastre napoléonien de Barr de 1835 [2] attribue en effet la propriété de l’immeuble aux héritiers de Mathias MOERLEN, sous parcelle 336 comportant la maison donnant sur la place ainsi qu’une cour et des dépendances.
Le document photographique le plus ancien dont nous avons connaissance date d’avant la première guerre mondiale.
Il représente quatre ouvriers de l’entreprise FELLNER-GUNTHER, fabriquant de machines et chaudronnier, dont on constate une partie de l’enseigne sous une autre, plus ancienne, qui surplombe la porte cochère et sur laquelle on peut lire « CHAUDRONNIER R. DIETZ MECANICIEN ».
Tout porte à croire que cette inscription, en langue française, date d’avant 1871. A gauche de la vue, un commerce de produits alimentaires et ménagers qui semble ne pas être en rapport avec l’activité artisanale implantée dans la cour de l’immeuble.
Richard DIETZ (1827-1896) fut maire de Barr de 1881 à 1896. Entouré de ses deux adjoints Auguste TAUFFLIEB, banquier, et Gustave DEGERMANN, industriel tanneur, il se consacra au développement de la Ville dont la mise en place de l’adduction d’eau, autrement dit de l’alimentation en eau courante et potable des rues et maisons de Barr. C’est ce chantier qui, compte tenu de la profession de mécanicien qu’exerçait Richard DIETZ, constitua le projet le plus marquant de son mandat. [3]
Après le décès de Richard DIETZ, en 1896, l’entreprise, au demeurant florissante, fut un temps reprise par Guillaume GRUCKER (1843-1932), mécanicien, à en croire l’entête d’une facture de 1925 mentionnant les deux prédécesseurs de FELLNER et GUNTHER [4].


Vers 1910


Richard DIETZ (1827-1896)
L’association FELLNER-GUNTHER prend donc en main la destinée de l’entreprise, vraisemblablement autour de 1910.
Elle est alors constituée de Pierre Jacques FELLNER (1859-1925) et Guillaume (Wilhelm) GUNTHER père (1871-1929). Au décès de Jacques FELLNER, en 1925, Guillaume GUNTHER père poursuit l’activité.
Guillaume GUNTHER a deux fils : Guillaume (1909-1940) et Edouard (1902-1947) qui reprennent l’entreprise au décès de leur père, en 1929. C’est Guillaume qui en devient le patron.
L’entreprise emploie alors jusqu’à 10 personnes ! Elle fabrique des pièces de chaudronnerie, des alambics, des petites machines agricoles telles que pulvérisateurs et pressoirs ainsi que des machines à laver.

Annonce 1913 - Barrer Kantonsblatt


Guillaume GUNTHER (père) au centre avec ses employés, vers 1910
(5ème à partir de la gauche)
Au centre les frères Guillaume et Edouard
L’immeuble est acquis le 15 juillet 1935, en indivision, par les frères Guillaume et Edouard GUNTHER [5]. Il appartenait jusque-là aux héritiers d’Elise DIETZ, épouse ZIEGELMEYER (1856-1923), fille de Richard DIETZ.
Guillaume GUNTHER décède tragiquement en 1940, à la suite d’un accident de circulation au carrefour de la Poste à Barr. Il n’avait que 31 ans et laisse sa femme Suzanne GRUCKER (1906-1979) et leur fille Mireille, future épouse Robert LIEBAU, née en 1931.
Suzanne poursuit son activité dans le magasin de vente situé dans l’immeuble et qui commercialise les produits de la maison, tandis que la production est à présent confiée à Edouard, le frère de Guillaume. Celui-ci décèdera également de manière prématurée en 1947, à l’âge de 45 ans.
A nouveau, l’entreprise connait un chamboulement important, mais poursuit son activité grâce à l’un de ses employés Henri WANNER (1905-1986) qui, quelques années plus tard, épousera Suzanne, la veuve de Guillaume GUNTHER.
Tant le commerce que la production continueront, certes à effectif plus réduit, jusque dans les années 1960, à la retraite des époux WANNER. Le local du rez-de-chaussée est resté en activité jusqu’à nos jours, entre une agence immobilière, un cabinet d’expertise comptable, un éditeur etc.
Le 10 place de la Mairie (anciennement 9), après avoir été propriété de Richard DIETZ et ses héritiers, aura donc passé dans les mains des frères GUNTHER, en 1935, puis des héritiers de Guillaume GUNTHER. Il est depuis 2009 propriété de Jean-Daniel LIEBAU, fils de Mireille née GUNTHER et petit-fils de Guillaume GUNTHER.

La fabrication de pressoirs (années 1920)

L'accident de Guillaume GUNTHER




Exposition artisanale


le magasin WANNER dans les années 1950
[1] Société d’Histoire et d’Archéologie de Dambach-la-Ville Barr Obernai – annuaire 1979 (Jean-Marie LE MINOR)
[2] Archives départementale du Bas-Rhin - Barr
[3] Die Stadt Barr - p. 267 – Dr Frédérique HECKER – 1911 – Strassburger Druckerei und Verlagsanstalt – Filiale Colmar
[4] Jean-Daniel LIEBAU
[5] Jean-Daniel LIEBAU acte de vente
Photos : Jean-Daniel LIEBAU
Les restaurants et brasseries des années 1930 à 1960
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