Le 5 août 1826
Souvenirs des mauvais jours !

(Décrit par J. J. Jägle, évangéliste. Pasteur sur place et Président du Consistoire)

Traduit par Christian SCHMITTHEISLER 

Le 5 août 1826 est un jour de terreur et de désolation pour Barr et ses environs. Moins de deux heures s'étaient écoulées et le charme délicieux que le Père de la Nature avait répandu sur ce beau coin de terre avait en partie disparu; plus d'un espoir, dont on attendait l'accomplissement dans une quiétude paisible, avait été détruit, et plus d'une demeure, dans laquelle se trouvaient encore à midi le bien-être et la paix, avait connu la peur, la terreur et la ruine. 

 

C'était un jour de grand marché: marchands, boutiquiers, jardiniers, paysans, les uns avaient exposé leurs marchandises, les autres les divers produits du terroir à la vente, et l'on approchait de la clôture de la foire, quand elle fut bouleversée d'une manière terrible, plus tôt qu'on ne pouvait le supposer.

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L'air était étouffant et oppressant toute la matinée et l'on souhaitait une pluie rafraîchissante. À midi, des nuages noirs se sont levés et ont déferlé, de plus en plus sombres, sur les montagnes dont Barr est partiellement entourée. Ils restèrent là, bas et lourds, pendant un certain temps, puis vers une heure, de leur sein noir, comme personne n'en a jamais fait l'expérience ici, les trombes d'eau se déversèrent à flots pendant près de deux heures, avec une force constante, du tonnerre et des éclairs.

 

Non, il n'est pas possible de décrire la fulgurance avec laquelle les eaux se déversaient des différentes collines; comment, si soudainement, la Kirneck, normalement inoffensive, dont l'eau habituellement peu abondante sait utiliser de la manière la plus perspicace l'activité et l'amour du travail des citoyens de Barr, comment, en quelques minutes, ce petit ruisseau s'est transformé en torrent, a débordé des berges, a plongé dans les caves, a pénétré dans les habitations jusque par les fenêtres, et n’a laissé à plus d'un homme que le temps de sauver sa vie !

En peu de temps, l'abomination de la désolation est apparue de toutes parts. Les torrents qui se précipitent des montagnes, en ravageant les plus beaux vignobles, emportent avec eux de la terre, du sable et des pierres. Des morceaux de rochers se frayent un chemin destructeur à travers les jardins et les cours, abattant les murs et faisant éclater les portes en emportant les tonneaux, les bosquets, les charrettes, les ustensiles, et unissent leurs flots jaunâtres et bouillonnants, mugissant sur le pavé, à la Kirneck furieuse et tumultueuse.

Avec ces inondations, la panique s'est répandue. Sur la place du marché, où s'alignent les étals remplis de marchandises plus ou moins coûteuses, la force de l'eau qui se déverse à toute vitesse surprend les marchands et les vendeurs. Ils ont à peine pu préserver leurs échoppes, certaines ont été démolies, les marchandises en partie endommagées ont flotté ou n'ont été sauvées qu'au prix de grands efforts.

 

De la cour des bourgeois Walther et Bechdlolf sur la place  la plus élevée de la ville, tombaient des poutres et des tonneaux que la fureur de l'eau avait expulsés de leurs caves.

Une femme qui pensait pouvoir s'abriter de la pluie dans cette cour fut surprise par la soudaine inondation et, pour ne pas être emportée, fut obligée de s'accrocher à la traverse supérieure de la porte, où elle surnagea jusqu'à ce qu'un brave citoyen, au péril de sa vie, la charge sur ses épaules et la conduise en lieu sûr.

Le spectacle était encore plus terrible sur les rives de la Kirneck. Une énorme masse d'eau est venue de la vallée. Là, descendant des hauteurs, elle avait en peu de temps rempli la maison de la "Bleiche", ainsi que toutes les caves, détruit les ponts des moulins à huile et, par la frayeur que son invasion épouvantable avait déclenchée, une fille charmante et épanouie de dix-sept ans, Sophia Kätzel, avait contracté une fièvre brûlante qui la fit mourir quinze jours plus tard. Le ruisseau se déchaînait, des torrents dévalaient de chaque colline emportant inexorablement tout ce qu'ils touchaient sur leur passage.

 

C'est ainsi qu'un pont en pierres construit il y a quelques années seulement a été détruit, que le moulin à farine situé à proximité a été gravement endommagé et qu'une famille respectable a subi un préjudice considérable. Les installations hydrauliques de la plupart des moulins ont été détruites et de nombreuses réserves de farine ont été ruinées.

D'un côté, la Kirneck se précipite furieusement de la vallée vers la ville, entraînant avec elle des planches, des madriers, des arbres et des charrettes; le pont supérieur en pierre est bloqué et une grande partie de la soi-disant île se trouve submergée; de l'autre côté, un torrent, créé par l'éruption de nuages, provenant du Kirchberg, forme des amoncellements de boue et de pierres dans la petite Dunkelgasse[1], se déversant dans les cours, les écuries, les caves et bloquant l'entrée et la sortie des maisons.

 

Et quel péril ne menaçait pas de nombreux bâtiments ! Déjà, les murs du rez-de-chaussée de la maison d'un tanneur avaient été arrachés par la furie de l'eau. L'ensemble était sur le point de s'effondrer, lorsque des hommes forts et courageux ont osé s'enfoncer dans les flots, l'ont soutenu avec des poutres, et ont ainsi préservé la demeure bien que très endommagée d'un père de famille honnête.

Au fur et à mesure que le torrent progressait, ses ravages augmentaient: les habitations situées sur le Kronenbrücke[2] et celles situées sur le pont de la Schmidtgasse[3] étaient si rapidement submergées que rien ne pouvait être sauvé du rez-de-chaussée, à part le bétail des étables. L'ancien pont fut même projeté par la force de la puissante crue avec tant de violence contre le pilier de la maison, appelé le Rappen, qu'il fut renversé, un second au milieu, brisé en deux, et il s'en fallut de peu que tout le grand édifice ne s'écroulât, n'écrasât les maisons voisines, et n'ensevelît le lit du ruisseau.

C'était également le cas pour l'Engelbrücke. Par l'Engelbrücke et à côté, les inondations continuaient à pénétrer dans les maisons des deux côtés de la Weidengasse[4], arrachant les ponts, les passerelles, les marches de puits, même des pierres d'un quintal semblaient devenir de plus en plus destructrices. Après une heure et demie de torrents d'eau se précipitant des nuages, le moment apparut, Dieu soit loué, avant qu'on pût l'espérer, où la terrible tempête prit fin et où le calme suivait son déchaînement.

 

[1] Rue Brune

[2] Pont de la Couronne

[3] Rue des Maréchaux

[4] Partie basse de la rue de la Kirneck

Mais quel calme ? Oh, combien de personnes, qui jusqu'à présent avaient subvenu à leurs besoins et à ceux des leurs par leur diligence, voyaient maintenant les dommages que leur avait causé l'inondation dans sa terrible ampleur, et se lamentaient à présent sur la perte qu'ils avaient subie, qui ne pouvait être réparée de sitôt ! Les tanneurs ayant leurs maisons et leurs ateliers le long du ruisseau, combien n'avaient-ils pas de raisons de se lamenter ?

 

Emportées ou recouvertes de boue, ou éventrées par le bois et les pierres, les nombreuses peaux qu'ils préparaient, emportées ou rendues inutiles, les cuves et les outils nécessaires à leur activité, les ballots stockés dans les dépôts, les teintures précieuses altérées et gâchées par l'eau qui les envahissait. Qui peut estimer les dommages que cette inondation a causés à des citoyens respectables et honnêtes, comme B. Theob. Mummel, dont la tannerie et le pont dans la vallée ont été détruits, et qui a dû se voir cerné dans sa maison par les flots déchaînés, et les meubles et les vêtements dévastés; H. David Lanz, B. Kaiser en particulier, B. Kleinmann, et beaucoup d'autres que je dois passer sous silence !

Le 5 août 1826 était un jour de grand marché.

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La Kirneck, habituellement paisible, se déchaîne,

sort de son lit et envahit les rues !

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Le chanteur de complaintes contait ses horreurs...

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Il y avait foule au marché ! (photo Blumer vers 1920)

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Les rues étaient bondées ! (photo Blumer vers 1920)

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Place des pommes de terre on vendait les produits du terroir
(photo Blumer vers 1920)

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À certains endroits, l'eau s'est déversée dans les caves avec une telle force que les barriques ont été renversées et que deux cents onces de vin ont été perdues.

Cependant, si importants que soient les dommages survenus dans les habitations, les ateliers, les tanneries et les caves par suite de l'inondation, ceux subis par les vignes, les prés et les champs sont encore plus graves.

 

Des milliers de charrettes de terre et de fumier ont été emportées dans les profondeurs par les torrents qui se frayent un chemin depuis les hauteurs à travers les collines viticoles; en de très nombreux endroits, les vignes ont été creusées de profonds fossés, recouvertes de pierres et de morceaux de roche ou complètement dévastées.

 

Il est presque impossible de remettre en état de nombreux vignobles. De terribles délabrements sont visibles notamment sur le versant du Bühl, sur le Kirchberg et sur le Gutleutrain vers le Heiligensteiner Weg. Nombre de champs et de prairies sont dans le plus triste état, recouverts d'une croûte dure de sable et de cailloux et il faudra énormément de travail et de temps pour les rendre à nouveau cultivables.

La marque de l'inondation à l'entrée de la rue de la Kirneck

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La marque de l'inondation au 11 de la rue des cigognes.

On ne remerciera jamais assez la Providence protectrice pour qu'en ce jour d'horreur un seul homme ait perdu la vie. Johannes Klein, un journalier célibataire de cinquante-sept ans, qui s'était précipité au secours des personnes vivant sur les rives de la rivière, a été emporté par le courant et n'a pu être sauvé, malgré tous les efforts entrepris. Une autre personne, qui est également tombée dans le cours d'eau, a été gravement blessée par le bois qui recouvrait l'eau, mais a tout de même été ramenée à terre avec bonheur.

 

Beaucoup pensaient que leur dernière heure approchait et se préparaient à leur fin. Une citoyenne respectable a vu l'eau monter de plus en plus haut dans sa maison, a essayé de s'en échapper, mais il était trop tard. Elle monta dans une chambre plus élevée, pleine de joie à l'idée qu'elle seule serait le sacrifice que le Tout-Puissant exigeait, et que le père de famille bien-aimé avec les enfants n'aurait rien à craindre. Elle prit un livre de prières pour se préparer à l'heure fatale; mais l'eau avait cessé de monter, et l'homme, désespéré pour sa femme, avait trouvé le moyen de la rejoindre en escaladant un mur.

 

Dans un autre lieu, où les maisons étaient inondées et ne pouvaient pas résister longtemps à l'assaut des flots, les voisins, comme le raconte l'histoire, se sont demandés pardon les uns aux autres pour les offenses qu'ils avaient subies, afin de faire leur entrée dans l'éternité avec un cœur réconcilié.

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Heureusement la catastrophe n'a fait qu'une seule victime: Jean Klein, journalier, célibataire, âgé de 56 ans.

Un grand nombre d'habitants de cette ville ont souffert, les riches, qui peuvent encore subvenir à leurs besoins; les moins riches, qui ressentiront longtemps les tristes conséquences de cette heure de terreur, et les pauvres, dont les ustensiles, les vêtements et autres provisions ont été emportés ou gâtés par l'eau.

 

Mais il faut chercher ceux qui sont tombés dans la misère par ce déluge, et le philanthrope les trouve et se réjouit de trouver, dans le grand besoin qui opprime maintenant beaucoup de gens, un amour de l'honneur et une gêne à la mendicité, ainsi que l'espoir dans le Père des hommes qu'il n'abandonnera pas ceux qui se confient en lui.

 
Puisse ce compte-rendu rapide, que le Secrétaire de Mairie, H. Klappenbach, m'a permis de rédiger, émouvoir de nombreux esprits philanthropiques et me voir ainsi dans la situation enviable de pouvoir rendre justice à mon cœur.